Dessins de Karine Hoffman
Gwilherm Perthuis rédacteur en chef de la revue hippocampe




L’historienne et sociologue Régine Robin définit la remémoration comme une « île du temps qui permet la constitution d’un espace de contemplation rétrospective  ». Il s’agit d’une expérience nécessitant de se défaire des repères spatiotemporels du réel, pour dériver vers un territoire difficilement définissable où remontent des bribes de souvenirs. L’œuvre de Karine Hoffman (1974) est un archipel regroupant des îles autonomes (des dessins, des peintures), qui se suffisent à elles-mêmes, que l’on peut considérer isolément, bien qu’elles soient toutes caractérisées par un travail commun sur la mémoire.
L’artiste exploite les spécificités de la peinture pour inscrire les images dans des espaces intermédiaires incertains, loin de la photographie qui les fixe dans le temps, ou du cinéma qui nécessite un recours au montage. L’atmosphère crépusculaire et le chaos formel des paysages de Karine Hoffman produit un sentiment de temps suspendu, de moment primordial où les strates de souvenirs peuvent venir se déposer. Des détails ou certains objets peuvent laisser entendre que le paysage a été occupé, qu’une histoire s’y est déroulée, mais aucun indice n’est suffisamment précis pour se raccrocher à véritable fil narratif. Nous sommes confrontés à des projections d’images mentales vidées de toute présence humaine.
L’application de la couleur par larges coups de brosse permet de construire une composition équilibrée à partir de quelques formes principales, tout en faisant s’évanouir des motifs qui semblent partiellement disparaître. La peinture ne décrit pas un événement circonscrit, facilement discernable, mais au contraire, elle met en scène une multitude de micro évènements ouverts  et non achevés, dont la collision renvoie au mécanisme du rêve. Ce que l’artiste dépose sur la toile relève d’une tentative de « sauvetage » et d’un projet de préservation d’une mémoire ou d’un monde en péril. Préoccupé par cette question, Walter Benjamin définissait d’ailleurs le sauvetage comme ce qui « s’accroche à la petite faille dans la catastrophe continuelle  ».
Le rapport improbable entre le jour et la nuit dans L’empire des lumières (1954) de René Magritte intéresse beaucoup Karine Hoffman, qui définit souvent des environnements où ces deux phases s’entremêlent. La lumière peut venir de plusieurs points simultanément et parfois les objets eux-mêmes paraissent illuminés. Dans une série de dessins au fusain sur papier et sur toile (réalisés en 2011), reprenant des motifs déjà abordés en peinture, l’effet vaporeux ou diffus des formes tend à disparaître, au profit d’une affirmation plus nette des structures essentielles de l’œuvre. Les portes, stèles, murets apparaissent par un travail de réserve : les contrastes lumineux sont plus saisissants que dans les travaux à l’huile et les effets plastiques déterminent un climat d’incertitude marquant. Le dessin est souvent perçu comme un outil préparatoire à la réalisation d’un projet artistique plus ambitieux, comme le lieu de l’élaboration de l’idée et de sa mise en chantier. Au contraire, les œuvres graphiques que nous reproduisons dans ces pages reviennent sur des propositions déjà réalisées et sont le résultat d’un processus de travail amorcé par des peintures. Les fragments d’histoire, réels ou fantasmés, réapparaissent dans des formes architecturées et stabilisées. Certains fantômes semblent s’être pétrifiés.